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Tunisie / En Tunisie, la contestation sociale s’étend

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Le premier ministre Habib Essid a annoncé jeudi qu’il écourtait son séjour en Europe, où il participait au Forum de Davos, et doit présider samedi matin un conseil des ministres exceptionnel alors que le pays vit une crise sociale sans précédent depuis la révolution de décembre 2011.

Le détonateur a été la mort, à Kasserine, samedi, d’un jeune de 28 ans, Ridha Yahyaoui, électrocuté après être monté sur un pylône alors qu’il protestait contre son retrait d’une liste d’embauches dans la fonction publique. Dans les régions déshéritées de l’intérieur du pays, l’entrée dans la fonction publique est quasiment la seule chance de trouver un emploi stable pour une jeunesse dont le taux de chômage atteindrait les 30 %. La décision du premier ministre, lundi, de limoger le sous-préfet de Kasserine, soupçonné d’avoir manipulé les listes d’embauche, n’aura pas permis de calmer les esprits.

Transition politique périlleuse

En une semaine, les mouvements de protestation contre le chômage et les inégalités se sont étendus à d’autres villes de la région dont Thala, proche de Kasserine, ou encore Sidi Bouzid, le berceau de la révolution, faisant plusieurs centaines de blessés, et un mort mercredi à Feriana (30 km de Kasserine) : un policier dont le véhicule se serait renversé.

Les manifestations ont gagné, jeudi 21 janvier, de nouvelles régions, comme à Siliana (gouvernorat du Kef, nord-ouest) ou encore Kairouan (nord). Dans la soirée, de jeunes manifestants sont sortis dans le quartier populaire d’Ettadhamen en périphérie de Tunis. Selon les médias, certains s’en seraient pris à des magasins et à une agence bancaire. Vendredi matin, les autorités ont affirmé que 16 personnes avaient été interpellées au cours de la nuit à la suite de « saccages et pillages ». Le ministre de l’intérieur, Walid Louguini, a dénoncé une « tentative, de la part de criminels, de profiter de la situation ».

« On veut juste avoir du travail, rien d’autre. On veut les mêmes mesures que pour Kasserine  », explique Ahmed, chômeur, lors d’une manifestation à Kairouan

A Kasserine, la police a tiré des gaz lacrymogène pour disperser des manifestants qui bloquaient des routes. Selon l’AFP, le couvre-feu instauré depuis deux jours n’était pas plus respecté que la veille. A Kairouan, un groupe de chômeurs avait envahi dans la matinée le gouvernorat, installant dans le hall du bâtiment les drapeaux de l’Union des diplômés chômeurs et exigeant de rencontrer le gouverneur. « On veut juste avoir du travail, rien d’autre. On veut les mêmes mesures que le gouvernement a décidées pour Kasserine », expliquait Ahmed, chômeur, veste en jean et casquette bleue sur la tête.

Face à la contestation, le gouvernement avait en effet annoncé pour la grande ville du centre la création de 5 000 emplois. Une annonce qui avait provoqué la formation, jeudi devant la municipalité, de longues files d’habitants espérant en bénéficier. Mais quelques heures plus tard, le ministère des finances expliquait qu’une erreur avait été commise : il ne s’agissait pas de 5 000 emplois mais de 5 000 chômeurs pouvant bénéficier d’un dispositif d’aide à l’emploi. Erreur de communication ou prise de conscience que l’objectif ne pouvait être tenu ? La bourde n’a en tout cas pas contribué à apaiser la situation.

L’inquiétude est nourrie par la similitude des événements actuels avec le scénario qui avait abouti à la chute de Zine El-Abidine Ben Ali. En décembre 2010, l’immolation d’un vendeur de rue, Mohamed Bouazizi, avait déclenché des manifestations à Sidi Bouzid, suivie par les villes de Kasserine puis Thala au centre avant de s’étendre au reste du pays et au Grand Tunis, à travers la cité d’Ettadhamen. Un mois après, le président Ben Ali quittait le pays, après vingt-trois ans de règne.

« Pas de baguette magique »

Les motifs d’exaspération étaient alors le manque d’emplois, la corruption, les inégalités sociales et régionales sur fond d’accaparement des richesses par l’entourage du président Ben Ali. Les mots d’ordre étaient ceux de la dignité et de la justice sociale. Or, cinq ans plus tard, les habitants des régions de l’intérieur sont exaspérés par l’absence de changements dans leurs conditions de vie. Présentée comme une exception dans le paysage des révolutions arabes, la Tunisie a été entièrement absorbée par sa périlleuse transition politique. Les urgences économiques et sociales sont, elles, restées en suspens. « Depuis 2011, les gouvernements successifs se sont contentés de la gestion des affaires courantes, sans proposer de politique ni de vision réelle », estime Iyed Dahmani, député de Siliana.

Le tourisme, en déclin déjà avant la révolution, qui représente 7 % du PIB, a souffert des attentats qui ont ensanglanté le pays en 2015. Les investissements étrangers sont également à la baisse. La croissance a plafonné à 0,5 %. Dans ce contexte économique morose, les régions de l’intérieur du pays, traditionnellement marginalisées par rapport au littoral, ont doublement souffert. En outre, depuis des décennies, les gouvernements successifs ont promis des plans d’investissement massifs qui n’ont jamais vu le jour.

A Davos, le premier ministre a déclaré que le chômage était « le problème essentiel (…) et l’une des priorités du gouvernement ». Mais « nous n’avons pas de baguette magique pour en finir en peu de temps », a plaidé Habib Essid. Un appel à la patience que reprend M. Dahmani : « Les chômeurs, les jeunes, savent que la création d’emplois ne pourra se faire du jour au lendemain mais ils ont besoin de voir qu’un processus est en cours. »
Source : lemonde.fr

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